Dimanche 1er mars 2026, à l’église Sainte-Marie de Bienne, la messe de l’onction des malades a donné à voir une Église debout, priante, fraternelle, rassemblée autour de celles et ceux que la maladie, la fatigue ou la vieillesse fragilisent. Ce jour-là, l’abbé Henri Moto et l’abbé Don Claudio ont célébré ce sacrement devant une assemblée attentive, et de nombreuses personnes ont reçu l’onction. Il ne s’agissait ni d’un rite en marge, ni d’un geste secondaire, mais d’un moment fort, porté par la foi, la prière et la présence de toute la communauté.
Il y avait dans cette célébration quelque chose de profondément simple et profondément fort à la fois. Un geste sobre, quelques paroles, l’huile sainte, les mains imposées, et pourtant tout un monde spirituel s’ouvrait. Car l’onction des malades n’est pas un supplément de consolation ajouté au dernier moment. L’Église catholique la présente comme le sacrement donné aux personnes confrontées aux difficultés d’une maladie grave ou de la vieillesse. Sa célébration comporte notamment l’imposition des mains et l’onction d’huile bénite sur le front, dans la prière de l’Église. Elle n’est donc pas réservée à l’ultime instant de la vie, contrairement à une idée encore tenace héritée de l’ancienne expression d’« extrême-onction ».
À Sainte-Marie, cette vérité a pris chair dans la liturgie. Les notes prises durant la célébration en restituent l’axe central: Jésus a passé une grande partie de sa vie à soigner les malades, physiquement et spirituellement. Toute la messe semblait tenir dans cette conviction. Le Christ n’abandonne pas l’être humain à son épreuve; il s’en approche. Il rejoint la fragilité, il ne l’esquive pas. Il ne supprime pas magiquement la souffrance, mais il vient y déposer sa présence, sa miséricorde, sa force.
Les lectures et les paroles entendues ce dimanche ont déployé cette espérance avec intensité. Abraham, d’abord, homme appelé à avancer sans tout comprendre, mais en faisant confiance. Puis cette insistance sur Dieu qui sauve, non à cause de nos actes, mais par grâce. Enfin l’Évangile de la Transfiguration, avec cet appel limpide: « Écoutez-le », et cette parole qui relève: « Relevez-vous, soyez sans crainte ». D’après les notes de la célébration, un fil rouge s’est imposé: Dieu ne supprime pas l’épreuve, mais il la transfigure. La foi ne nie ni la maladie, ni la fatigue, ni la vieillesse; elle ouvre un passage au cœur même de ce qui pèse.
C’est là, sans doute, que l’onction des malades prend tout son sens. Selon l’enseignement catholique, ce sacrement est l’un des deux « sacrements de guérison ». Il manifeste la présence du Seigneur auprès du malade et confie la personne souffrante à Dieu pour qu’il la soulage et la sauve. Le Concile Vatican II rappelle même que, par cette onction et par la prière des prêtres, c’est l’Église tout entière qui recommande les malades au Seigneur souffrant et glorifié. Autrement dit, personne ne porte seul son combat.
Cette dimension communautaire était particulièrement forte à Bienne. Les notes le disent avec netteté: ce sacrement est célébré au cœur de l’Église; il est soutenu par toute la communauté. Voilà sans doute l’un de ses visages les plus bouleversants. L’onction ne dit pas seulement quelque chose de la personne malade. Elle dit aussi quelque chose de l’assemblée. Une paroisse n’est pas seulement un lieu où l’on prie côte à côte. Elle devient pleinement elle-même lorsqu’elle entoure, soutient, relève, accompagne. Quand les plus vulnérables ne sont ni relégués ni effacés, mais placés au centre, l’Évangile prend un visage concret.
La célébration a aussi résonné avec le temps liturgique. Le Carême affleurait dans plusieurs notes: jeûne, prière, partage. Non comme une parenthèse austère, mais comme un chemin pour « semer l’avenir ». La formule est belle. Elle dit bien que la vie chrétienne n’est pas un enfermement dans la plainte, mais une ouverture. Même au milieu des inquiétudes. Même quand les forces diminuent. Même quand l’horizon se brouille. La maladie, la fatigue et la vieillesse peuvent rétrécir l’espace du quotidien; le sacrement, lui, rouvre un espace intérieur. Il remet l’espérance en circulation.
L’huile, dans la tradition chrétienne, est d’ailleurs un signe fort. Dans les sacrements, elle renvoie à la miséricorde de Dieu et à son action qui console, fortifie, consacre. Pour les malades, elle n’est ni magique ni décorative. Elle est le signe visible d’une grâce invisible, offerte à une personne bien réelle, dans une situation bien réelle. L’Église souligne que ce sacrement peut être reçu chaque fois qu’un fidèle est atteint d’une maladie grave, et de nouveau si son état s’aggrave. Là encore, tout est dit: il s’agit d’un soutien pour le chemin, pas d’un rite de clôture
À Sainte-Marie, cette proximité de Dieu a pris le visage d’une liturgie fraternelle. « Le Christ se rend proche de vous », disent encore les notes. La phrase mérite d’être gardée. Elle résume presque tout. Dans un monde où l’on redoute tant la dépendance, l’affaiblissement ou la perte d’autonomie, l’onction des malades rappelle une vérité essentielle: la dignité d’une personne ne diminue pas avec ses forces. Le regard du Christ, lui, ne se détourne pas. Il rejoint. Il relève. Il accompagne.
Les chants, eux aussi, ont porté cette lumière. Ils ont fait monter la supplication, puis la confiance. Ils ont rappelé la gloire du Christ vivant, la compassion de Dieu, la promesse de résurrection. Il ne s’agissait pas d’embellir artificiellement la fragilité, encore moins de la nier. Il s’agissait de l’habiter autrement. Par la foi. Par la prière. Par cette certitude têtue que la vie humaine, même éprouvée, demeure un lieu où Dieu agit.
Au fond, cette messe du 1er mars n’a pas seulement parlé de la maladie. Elle a parlé de la manière chrétienne de traverser l’épreuve. Avec lucidité, sans faux-semblants, mais sans capitulation non plus. Avec une espérance qui ne fait pas de bruit, et qui pourtant tient debout. L’onction des malades n’efface pas d’un trait la souffrance. Elle donne davantage: la force de ne pas la traverser seul.
À l’église Sainte-Marie, ce dimanche-là, de nombreuses personnes ont reçu l’onction. Mais toute l’assemblée, d’une certaine manière, a reçu quelque chose elle aussi: le rappel que l’Église est vivante lorsqu’elle se fait proche, que la grâce de Dieu n’est pas réservée aux forts, et que le Christ continue, aujourd’hui encore, à se pencher sur celles et ceux que la vie éprouve. Dans le silence d’un geste et la densité d’une prière, l’huile a parlé. Et ce qu’elle a dit était limpide: au cœur même de la fragilité, Dieu ne se retire pas. Il s’approche.
Céline Latscha